{"id":251,"date":"2014-06-19T10:13:45","date_gmt":"2014-06-19T09:13:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/?p=251"},"modified":"2015-09-13T22:46:01","modified_gmt":"2015-09-13T21:46:01","slug":"accroc-a-la-photo","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/?p=251","title":{"rendered":"Accroc \u00e0 la photo ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 30px; text-align: left;\"><em>\u00ab\u00a0Je me dis alors que ce d\u00e9sordre et ce dilemme, \u2028mis \u00e0 jour par l&rsquo;envie d&rsquo;\u00e9crire sur la Photographie \u2028refl\u00e9tait bien une sorte d&rsquo;inconfort que j&rsquo;avais toujours connu : \u2028d&rsquo;\u00eatre ballot\u00e9 entre deux langages\u2026\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<em>Roland Barthes, La Chambre claire (Gallimard \/ Seuil)<\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px; text-align: right;\">Pour O.<\/p>\n<p><span style=\"color: #993300;\"><strong>Accroc \u00e0 la photo ?<\/strong> <\/span><\/p>\n<p>Vous les prenez. Vous les rangez. Avec soin, vous les archivez. Vous avez le go\u00fbt de l&rsquo;exactitude : le lieu, le mois, l&rsquo;ann\u00e9e. Vous pourriez y ajouter quelques informations sur l&rsquo;appareil, sur ses r\u00e9glages, mais vous ne le faites pas. Vous pr\u00e9f\u00e9rez un nom, une activit\u00e9 : chez J., anniversaire de B., voyage \u00e0 Z.<\/p>\n<p>Vous les retouchez, dites-vous. Vous \u00e9claircissez, vous cherchez la nettet\u00e9. Ou pas. Vous aimez le flou aussi, la vue vol\u00e9e \u00e0 tr\u00e8s grande vitesse \u00e0 travers la vitre du train. La prise acrobatique derri\u00e8re les essuies glace. C&rsquo;\u00e9tait dans la descente de Vizille, non, c&rsquo;\u00e9tait du c\u00f4t\u00e9 de S\u00e8te. Il pleuvait ce jour-l\u00e0 et votre regard se d\u00e9lavait. Non, le Mistral, la Tramontane s&rsquo;\u00e9taient lev\u00e9s aiguisant les couleurs entre vigne et montagne, non loin des \u00e9tangs.<\/p>\n<p>Il arrive que vous vous immobilisiez. Sur le chemin des douaniers, vous \u00eates en arr\u00eat devant un rocher. Vous laissez passer les promeneurs et soudain vous d\u00e9gainer. Le doigt sur le d\u00e9clencheur, vous captez, vous saisissez, vous m\u00e9morisez. Vous avez vu. Vous l&rsquo;avez eue.<\/p>\n<p>Votre r\u00eave, dites-vous, ce serait un bon appareil. Un tr\u00e8s bon appareil, ni trop petit, ni trop grand, ni trop lourd. Un bo\u00eetier qui n&rsquo;aurait que des qualit\u00e9s, une batterie toujours pleine, une m\u00e9moire toujours vive, un d\u00e9clencheur rapide, une mise au point imm\u00e9diate et parfaite.<\/p>\n<p>R\u00e9guli\u00e8rement, vous revisitez vos albums. Vous vous extasiez, vous ex\u00e9crez. Vous d\u00e9cidez de trier. Vous vous souvenez. Vous vous \u00e9tonnez. Vous imaginez des collections. Les quatre saisons de C.. La terrasse, matin, midi et soir. M\u00e9tamorphoses de Z et Z. Bouquets d&rsquo;anniversaires. C., de l&rsquo;enfance \u00e0 l&rsquo;adolescence. P. \u00e0 un \u00e2ge d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9. Le jardin tropical de D. Oiseaux, fleurs, sous-bois, apr\u00e8s le passage du jardinier.<\/p>\n<p>Les nuages sont vos amis. Le soleil, vous l&rsquo;aimez quand il se cache. Il feint l&rsquo;absence, mais vous le savez l\u00e0. Sans lui pas de photographie. Il fait loi. Il \u00e9blouit et vous le voulez dans votre dos. Il dispara\u00eet \u00e0 l&rsquo;horizon, vous voulez le retenir, derri\u00e8re les maisons lointaines, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la baie, au-del\u00e0 des h\u00f4tels, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;avion de Paris trace dans le ciel avant de dispara\u00eetre sur la gauche, laissant l&rsquo;\u00eele dans sa m\u00e9lancolie et son d\u00e9sir d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<p>Vous adorez la technique. Vous pensez qu&rsquo;elle doit vous aider. Le logiciel vous ravit. Vous aimez le voir tourner et retourner les vues, en extraire les visages, les assembler comme pour un film. Vous fr\u00e9quentez les photographes. Vous admirez leurs r\u00e9flexes. Vous vous \u00e9tonnez qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure du num\u00e9rique, B. fasse ses tirages au platine et palladium. Vous lui enviez la nettet\u00e9 de la feuille de bananier.<\/p>\n<p>Vous allez au mus\u00e9e. Apr\u00e8s son tour de France, Raymond D. expose \u00e0 la TGB ses travaux r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 la chambre. Vous \u00eates en arr\u00eat devant un petit restaurant savoyard. En Arles, H. pr\u00e9sente ses Polaro\u00efd\u2122. Vous aviez aussi un appareil de ce genre. Georges S., lors d&rsquo;un fameux voyage en Afrique, a r\u00e9alis\u00e9 toutes sortes de reportages : des ports, des bateaux, des amantes, de tr\u00e8s jeunes filles. Vous le saviez \u00e9crivain \u00e0 succ\u00e8s, vous le d\u00e9couvrez reporter, vous l&rsquo;enviez. L&rsquo;autre s&rsquo;appelait Wee Gee. Photographe de presse, branch\u00e9 ill\u00e9galement sur la fr\u00e9quence de la police, le type flashait les visages et les corps des assassin\u00e9s avant m\u00eame l&rsquo;arriv\u00e9e du FBI. \u00ab\u00a0Un livreur de bi\u00e8re noy\u00e9 fut hiss\u00e9 sur la table \/ Quelqu&rsquo;un lui avait coinc\u00e9 entre les dents \/ un aster couleur de lilas chair et d&rsquo;ombre\u00a0\u00bb. Morgue, Gottfried Benn. Quant \u00e0 Victor S. qui, sur pellicule en noir et blanc, a rapport\u00e9 de Chine d&rsquo;innombrables vues de la campagne du d\u00e9but du 20\u00e8me, aujourd&rsquo;hui encore les Chinois lui en sont infiniment reconnaissants.<\/p>\n<p>Vous \u00eates soucieuse des limites. Vous voulez pr\u00e9server l&rsquo;intimit\u00e9. Vous n&rsquo;\u00eates pas intrusive. Le visage de l&rsquo;autre est un espace-temps que lui seul est autoris\u00e9 \u00e0 arpenter. Vous savez d&rsquo;intuition que les roches parlent bien mieux de nous que nous ne le faisons nous-m\u00eames. Pour peu que nous les scrutions. Pour peu que nous sachions les capter et les lire. Pour que, de veine en veine, de concr\u00e9tion en concr\u00e9tion, dans les lin\u00e9aments, nous sachions reconna\u00eetre nos rivi\u00e8res souterraines, le r\u00e9seau de nos espoirs enfouis, ce qui nous relie \u00e0 l&rsquo;humain \u00e9ternel, ou presque.<\/p>\n<p>Ou presque, car \u00e0 vos yeux, ne sont irr\u00e9prochables que les photos des autres. Les v\u00f4tres ont pourtant cette imperfection substantielle qui nous les font aimer. \u00c0 l&rsquo;image du photographe qui sur le vif les a vol\u00e9es, elles sont ou p\u00e2lichonnes ou trop vives ou \u00ab\u00a0malheureusement\u00a0\u00bb, comme vous dites, \u00ab\u00a0boug\u00e9es\u00a0\u00bb. Vous n&rsquo;aimez pas la pose. Elles non plus. C&rsquo;est la vitesse, la saisie, comme on le dit d&rsquo;un viande \u00ab\u00a0saisie\u00a0\u00bb, qui vous sied.<\/p>\n<p>Puis, de retour devant votre \u00e9cran, vous vous laissez s\u00e9duire par les formes et les structures que vos prises r\u00e9v\u00e8lent. Les photos rassurent sur le devenir du monde. Elles t\u00e9moignent d&rsquo;un ordre \u00e0 nul autre pareil : la r\u00e9gularit\u00e9 d&rsquo;un alignement, l&rsquo;\u00e9quilibre d&rsquo;une composition, la justesse d&rsquo;une proportion, le rapport parfait entre un objet et son \u00e9crin. Elles rec\u00e8lent tout cela. Elles le d\u00e9robent au tout venant car elles ne se laissent voir qu&rsquo;appareill\u00e9es.<\/p>\n<p>Mais cet ordre en cache un autre, plus secret encore. Les photos sid\u00e8rent et inqui\u00e8tent. Ici ont s\u00e9journ\u00e9 des g\u00e9ants. L\u00e0-bas, \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, des animaux fabuleux sortent des sous-bois. Les arbres tutoient le ciel. Indiff\u00e9rents au danger, les escargots s&rsquo;exposent. Le mythe n&rsquo;est jamais loin. Toujours la photo parle d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Elle le fait dans l&rsquo;instant. Elle est suspension, artifice technique, artefact auquel vous consentez. Car ce monde que nous parcourons, c&rsquo;est lui qui nous poss\u00e8de quand nous croyons prendre.<\/p>\n<p>M.N. (2010)<br \/>\n(Ce texte accompagne <a href=\"http:\/\/issuu.com\/cmix\/docs\/saisons-demancipation\/1?e=0\">\u00ab\u00a0Saisons d&rsquo;\u00e9mancipation\u00a0\u00bb)<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Je me dis alors que ce d\u00e9sordre et ce dilemme, \u2028mis \u00e0 jour par l&rsquo;envie d&rsquo;\u00e9crire sur la Photographie \u2028refl\u00e9tait bien une sorte d&rsquo;inconfort que j&rsquo;avais toujours connu : \u2028d&rsquo;\u00eatre ballot\u00e9 entre deux langages\u2026\u00a0\u00bb Roland Barthes, La Chambre claire (Gallimard &hellip; <a href=\"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/?p=251\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[29],"class_list":["post-251","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-un-desir-de-photos","tag-photo"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/251"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=251"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/251\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":639,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/251\/revisions\/639"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=251"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=251"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=251"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}