{"id":794,"date":"2020-09-20T15:29:17","date_gmt":"2020-09-20T14:29:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/?p=794"},"modified":"2022-05-28T16:08:09","modified_gmt":"2022-05-28T15:08:09","slug":"si","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/?p=794","title":{"rendered":"Si"},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 80px;\"><em>\u00ab\u00a0Si face au feuillet qui frissonne dans mes mains, <\/em><br \/>\n<em>je suis pris de vertige, ce n&rsquo;est pas \u00e0 cause de sa blancheur mais des mots blancs qu&rsquo;il dissimule et qui attendent dans leur ordre d&rsquo;appara\u00eetre\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nEdmond Jabes, Le livre de Yukel<br \/>\n<em>(Le livre des questions II)<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">R\u00e9cemment l&rsquo;objet o\u00f9 je range ce qui me nourrit tomba en panne. Recevant chaque jour des messages d&rsquo;une enseigne qui me veut du bien (pourquoi lui avais-je un jour confi\u00e9 mon adresse mail ?) je me rendis en sa tani\u00e8re \u00e0 la recherche d&rsquo;un r\u00e9frig\u00e9rateur cong\u00e9lateur. J&rsquo;optai pour un grand format avec trois tiroirs \u00e0 -21\u00b0. Mon choix fut de prendre un engin class\u00e9 A, peu gourmand bien que nucl\u00e9aire.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Il y a quelques ann\u00e9es j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit un texte \u00ab\u00a0\u00c0 coller sur le frigo\u00a0\u00bb et je m&rsquo;y interrogeais doctement sur la mani\u00e8re de placer les choses de la pens\u00e9e quand elles sont nombreuses. Le beurre, les sardines, le fromage courant, tout va bien. La viande, pour ceux qui en mangent encore, \u00ab\u00a0au frais\u00a0\u00bb, avais-je lu. Mais pas les Banons. Et le vin en Provence, le rouge courant, dans la porte, n&rsquo;en d\u00e9plaisent aux snobs. Un matin mon frigo m&rsquo;envoya un sms : attention votre niveau est pass\u00e9 sous la barre des 3, pensez \u00e0 coter vos aliments.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Je passai au supermarch\u00e9 (un mousquetaire qui me cajole) et tandis que j&rsquo;attendais \u00e0 la caisse, pr\u00eat \u00e0 passer ma carte de fid\u00e9lit\u00e9 (les mardis, on me fait des r\u00e9ductions), je pensai au texte que j&rsquo;avais envoy\u00e9 \u00e0 une amie. Elle terminait un livre objet qu&rsquo;elle avait fait de noix et de papier et m&rsquo;avait demand\u00e9 une mani\u00e8re d&rsquo;introduction. Je m&rsquo;\u00e9tais amus\u00e9 \u00e0 produire un r\u00e9cit qui parlait essentiellement de moi. \u00ab\u00a0Soudain alors qu&rsquo;assez rageusement j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 terminer l&rsquo;ultime version d\u2019un \u00e9dito, je tirais du compotier la derni\u00e8re drupe qui s&rsquo;y trouvait entre deux pommes, un boire sans soif et quelques scoubidous\u2026\u00a0\u00bb. Je m&rsquo;\u00e9tais r\u00e9gal\u00e9 de jeux de mots et consonances et tandis que je d\u00e9posai les karandach et quelques fruits secs sur le tapis, \u00ab\u00a0je m&rsquo;\u00e9gare\u00a0\u00bb, dis-je \u00e0 la caissi\u00e8re masqu\u00e9e. Que faire de ce texte, pensai-je au retour dans la voiture. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Comme mon amie ne l&rsquo;avait pas adopt\u00e9 sous la forme que je lui avais donn\u00e9e, \u00ab\u00a0mettons-le au frais\u00a0\u00bb, songeai-je. Un autre \u00e9crit en na\u00eetrait. J&rsquo;en fis de m\u00eame pour la vid\u00e9o d&rsquo;un bien cher cousin qui m&rsquo;indiquait o\u00f9, sur youtube, on \u00e9voque l&rsquo;immanence dans les religions monoth\u00e9istes. Nous parlions alors ensemble d&rsquo;espace potentiel chez Av\u00e9rro\u00e8s et de science moderne et la question m&rsquo;int\u00e9ressait. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Mon -21\u00b0 se muait, comme tu le constates lecteur et sans que j&rsquo;y prenne garde, en archive de mes pens\u00e9es. C&rsquo;\u00e9tait &#8211; nonobstant d\u2019Artagnan qui jamais n&rsquo;en aurait fait sa pub &#8211; , une mani\u00e8re d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;universel, le mien veux-je dire, lequel se ramifie en canop\u00e9e lointaine \u00e0 mesure que dans nos vies se succ\u00e8dent les jours. Je n&rsquo;en <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">parlais \u00e0 quiconque \u2013 qui aurait pu me comprendre ? &#8211; mais la nuit venue, j&rsquo;allais vers les \u00e9toiles. Je m&rsquo;installais sur la terrasse du c\u00f4t\u00e9 de la rue et goutais comme un sorbet moelleux les pens\u00e9es d&rsquo;amour tant\u00f4t chaudes, tant\u00f4t fraiches qui me venaient du congel&rsquo; via mon t\u00e9l\u00e9phone. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Une autre fois encore, j&rsquo;avais en pens\u00e9e con\u00e7u un texte qui par sa vastitude projet\u00e9e m&rsquo;envahirait. Que faire des trains qui en silence passent dans les cimeti\u00e8res o\u00f9 reposent les \u00eatres chers. O\u00f9 les d\u00e9poser ? Et les dipladenia qui d&rsquo;ann\u00e9e en ann\u00e9e au printemps colorent le jardin, en dolce et confitures ? Et les livres que nous lisions tandis que nous \u00e9crivions ? Et Ferr\u00e9 et Brassens dont, en voiture, nous \u00e9tourdissions nos enfants ? Moi-m\u00eame harass\u00e9, o\u00f9 mettre aujourd&rsquo;hui les pas que je fais quand j&rsquo;\u00e9cris dans les collines d\u00e9confin\u00e9es ? Je les pla\u00e7ai comme je pouvais en frissonnante confusion.\u2026<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">L&rsquo;objet finit par prendre du coffre. Aux soldes d&rsquo;\u00e9t\u00e9, il y eut une ultime promo. J&rsquo;optai pour un Washi \u00e0 paperoles et tandis que j&rsquo;y rangeais des textes qui moissonnaient les bl\u00e9s sauvages et scrutaient les sols (souviens-toi, lecteur qu&rsquo;un prochain num\u00e9ro de Filigranes s&rsquo;appelle \u00ab\u00a0Glanages\u00a0\u00bb), je retrouvai dans un tiroir sous les clayettes tout ce que, toi-m\u00eame autrefois, tu y avais cel\u00e9 : phrases entour\u00e9es de tes mains au d\u00e9tour du livre d&rsquo;un \u00c9gyptien qui questionnait le d\u00e9sert comme m\u00e9taphore de nos \u00e9crits et lieu de notre d\u00e9possession ; ic\u00f4ne en broche &#8211; place oblige -, d&rsquo;un visage paternel qui dans l&rsquo;entr\u00e9e surplombe la commode ; garrot de n\u0153uds mutiques qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;endroit de sa gorge tu y avais plac\u00e9, myst\u00e8re \u00e0 lire, bijou pour m\u00e9moire. Nos carnets, je les revoyai et tes r\u00eaves comme si je les avais faits. Nos agendas empil\u00e9s, nos photos par milliers en pochettes, nos ateliers en barquettes alu \u00e9tiquet\u00e9es. Un disque dur de bouts d&rsquo;articles, fragments et notules \u00e0 accrocher aux \u00e9crans, tout au fond du c\u00f4t\u00e9 des moteurs, emball\u00e9s de foulards gauffr\u00e9s de soie. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">\u00ab\u00a0Entre dans ma parole\u00a0\u00bb afficha soudain l&rsquo;appareil. \u00ab\u00a0Dans mon obscure demeure\u00a0\u00bb, ajouta-t-il. Il me savait errant, je n\u2019en fus pas \u00e9tonn\u00e9. \u00ab\u00a0D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et de l&rsquo;autre du silence, nous serons la m\u00eame voix\u00a0\u00bb, entendis-je par la porte entreb\u00e2ill\u00e9e. Je m&rsquo;y reconnus. Je me tus. Je refermai le sas. La lumi\u00e8re faiblit. Apais\u00e9e, elle s&rsquo;\u00e9teignit\u2026<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">M.N.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">(Ce texte est nourri de bien d&rsquo;autres mais tout particuli\u00e8rement <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">d&rsquo;une plong\u00e9e dans les \u00e9crits d&rsquo;Edmond Jab\u00e8s)<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Paru dans <a href=\"http:\/\/www.filigraneslarevue.fr\">Filigranes<\/a> N\u00b0105, \u00ab\u00a0\u00c7a ,d\u00e9borde\u00a0\u00bb www.filigraneslarevue.fr<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Si face au feuillet qui frissonne dans mes mains, je suis pris de vertige, ce n&rsquo;est pas \u00e0 cause de sa blancheur mais des mots blancs qu&rsquo;il dissimule et qui attendent dans leur ordre d&rsquo;appara\u00eetre\u00a0\u00bb Edmond Jabes, Le livre de &hellip; <a href=\"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/?p=794\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-794","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-mort-viendra-elle-aura-tes-yeux-cesare-pavese"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/794"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=794"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/794\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":834,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/794\/revisions\/834"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=794"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=794"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lesyeuxdom.fr\/lesyeux\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=794"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}