oui, le texte

Image

« S’il existe un substitut à l’amour,
c’est la mémoire »
Joseph Brodsky

voici le passage, voici la forêt tachetée d’ombres, voici la lumière, le rai que je fouille

1

dans cette allée, j’avance, je suis corps, je suis le pas qui se pose, la trace qui se fait, je suis cadence, dépense, perles de sueur, et tremblement suis-je faim, suis-je fibre, branche, bâtons, chiffres et lettres ? je suis ce qui s’inscrit sous la paupière, lignosités où je renais

si de vous, chemins que je parcours, je savais le tracé, les croisements, le réseau, peut-être alors me diriez-vous vers où me mènent mes pas, ce que dit mon souffle de l’attente et du clair-obscur qui, un jour me donnant la vie, un autre de toi me la reprit, mots que je cherche et ne sais

2



plus tard, mousse verte des forêts noires, humus qui griffe, je suis cœur qui bat, je suis oeil, je suis ébranlement, intensité sous la caresse solaire de vos doigts, mots venus de la nuit, attente encore mais dépôt déjà : une mémoire sans objet, elle perle, elle griffe, elle trouble

3




et vous les pierres, dites-moi de quoi, de qui tient cette eau plus loin sur mon chemin qui apaise et les brises de l’été,
dévoilez-moi le chiffre, expliquez-moi ténu le tourbillon, intrigant le lien mais vers quoi ? dites-moi.
rappelez-moi les paysages où nous nous étions perdus, chantez-moi les chansons, racontez-moi les contes où nos enfances jetaient l’ancre et les profondeurs

4

tu étais suspens il y a peu encore, te voilà forme soudain, tu surgis du fleuve, tu t’échappes des marges : tu es le texte naissant, presque paisible, en attente d’aboutissement
rassemble-moi, accepte-moi, rappelle-moi les bancs où plus tard nous nous
sommes posés, bâtons, chiffres et lettres, inventant une langue, et les secrets que nous nous y étions confiés
de ce lieu je parle, de ce point et de tout ce temps passés à mes côtés, toi à m’envahir, à m’obséder, à marcher dans mes souliers, toi texte, vous substituts que nous inventions déjà, alors qu’ensemble vers l’ailleurs écrivant nous descendions les fleuves vers la mer, voyages à venir* …

  • Qu’avons-nous fait du temps passé, oiseau des forêts et de la nuit, « ensemble déjà vers l’ailleurs de la mémoire », sinon en déplier les territoires ? »
    Filigranes N°1, Fragment (Juillet 1984) (MN)

M.N.
(Été 2018, aux sources du Danube)

Paru dans Filigranes N°100 100% création

Le temps qu’il fera

« Quand nous serons au bout de ce que l’on pourra
Quand nous serons au bout de ce qui ne meurt pas
Dis-moi ce qui viendra
Et le temps, le temps qu’il fera … »
I Muvrini, Chì tempu farà

(de numéro en numéro,
parcourant l’archive jusqu’à hier)

Dis-moi que la vie continue, dis-moi que demain est un autre jour.
Redis-moi les langues d’avant, redis-moi les eaux du Nord, les jardins de l’enfance. Relis-moi l’Un, la fusion, l’indistinct.
Je buvais à vos bouches et je n’en savais rien. Dis-moi ce que j’y ai appris, rappelle-moi l’attachement et le gouffre qui trop tôt s’ouvrit. Les traits de nos mères, écrits dans le ciel, si peu les voient. Dans les sphères hautes, ils poussent les vents. Leurs formes et leurs contours, rappelle-les, dessine les pour moi mais ne l’appelle pas, elle est si loin déjà…

fragments (…) morceaux de rêves pris dans un coin (…) l’ombilic du texte

Au détour des années 80, avec toi, quand le deux advint, Ô quand les signes se dédoublèrent, Ô quand les yeux s’ouvrirent, Ô quand vint le temps des musées, celui des livres, des écritures, quand les maisons de Hopper, les tapis de Klee, quand le petit mur jaune de Van Gogh, quand tout ce que nous n’avions encore jamais vu, jamais lu, jamais pris entre nos doigts, quand tout était signe déjà…

folies plurielles (…) presque l’infini (…) comme si, même si

D’hier encore, de nos travaux, rappelle-moi les jours. Mais aussi, parle-moi de la nuit. Dis-moi les mots – nos ailes si souvent s’y brûlaient – dis-moi le corps, dis-moi la lettre. Dis-moi que cela a existé. Sois précise, je te prie, mais point trop ne le sois. Nous naissions au poème, au récit. Nul souffle plus chaud sur nos peaux que celui de nous traduire le différent. Il nous fondait…

corps palimpsestes (…) preuves obstinées (…) entre-deux

Reparle-moi des heures, redis-moi les mondes qui naissaient sous nos yeux. Dis-moi les articles, les textes, mais surtout, je te prie, n’en dis rien de plus. La suite, seuls, la connaissons.
La poche qui nous unit, son liquide, son enveloppe, sa peau, un jour, s’ouvrit, se répandit, nous sépara. De cette vérité qui émerge, de cette serpe qui tranche et coupe le lien, quel est le nom ?
Tapi dans l’ombre des pins et des cyprès, au grand midi, de ce qui fut Sud un jour, tout palpite encore.

Alors, aide-moi. Gardons mémoire. Portons-la. Transportons-la. Retenons-la. Si son lieu se nomme page, déposons-la. Elle est de mer et de collines, de cailloux au bord des chemins. Elle est de
garrigue, de sables et de galets. S’il arrive qu’elle blesse encore, si souvent déjà elle fuit entre nos doigts.

Mais il est aussi un cap. Il surplombe la mer. Non loin d’ici, au plus près de ton absence. Étrange est son nom : Canaille. Dans la baie, Ô ta voix résonne dans le soir comme froissement de soie, foulards flottant au bon vouloir des vents…

Passer outre (…) nouvelles bouteilles à la mer (…) si rien de radical n’advient (…)

Demain, à notre porte. Toi, à mes côtés qui te tiens, dis-moi qu’un nouveau monde attend. Dis-moi que deux et deux, et encore deux, et quatre, font dix, font mille. Dis-moi que de nouvelles eaux abondent celles d’avant. Dessine-moi le trois – impair, passe et manque -. Dessine-moi le cent. Dis-moi qu’à compter ensemble, encore, nous prendrons le temps.
Et encore, parle-moi. Dis-moi le jardin. Dis-moi les fruits. Ils envahissent les coeurs. Ils tachent les dents. Ils sont de sève et de sang.
Des langues enfouies se lèvent dans nos bouches, des voyageurs nouveaux accostent. D’autres rivages appellent. Vivre et survivre, et désirer si fort.

Quelle est notre demeure ? Tout se cumule. De nos additions, nous grandissions. De nos disséminations, le jour viendra où nous nous échapperons. Ne me dis rien. Je le sais, mais redis-le-moi quand même. Chuchote-le à mon oreille, car toi aussi tu le sais. Depuis si longtemps déjà.
Et puis, redis-moi… le temps qu’il fera.

Je cherche encore ton nom,
la forme de ta lettre,
de ton ascendance, la source.

Je les connais pourtant, mais toi ? Toi ?


M.N. (Paru dans Filigranes N°99 Vers le cent

Dis-moi, quel est ton nom ?

They are two people in me,
I would like to be Maria
but there is The Callas
I have to live up too (…)

(Maria, by Callas, film de Tom Volf, 2017)

À Marseille, rue Breteuil, l’ancien cinéma a fait place à un immeuble, un restaurant peut-être, mais de tes sanglots encore, je me souviens. C’était hier à peine, il y a 20 ans. Nous partagions ton rire, Callas, mais était-il sincère ? Ta séduction nous ensorcela, mais feinte déjà ? Ta déconvenue ? Elle nous glaça. Au dernier air, ton désespoir, Maria, nous chavirait. Aimer encore, t’aimer encore, une dernière fois. À l’unisson ce soir-là, vers la maladie et la mort, avec toi, Violetta, nous voguions.
Nous étions deux, côte à côte, siège contre siège, à te suivre, à t’entendre, à t’admirer. Mais toi, assise à mes côtés, que pressentais-tu ? Que savais-tu déjà ? They are two people in me… Que revivais-tu ? Que partageais-tu ? (…) Puis ce désespoir qui vint, qui t’envahit, ce gouffre en toi qui s’ouvrit, une désolation par vagues, de tes sanglots encore, je me souviens, alors que d’escalier en couloir, que de Callas en Maria, que vers le jour, que vers la vie là-haut, que vers la rue, vers son indifférence, nous nous en retournions…
Je t’ai revue depuis et ce soir encore, Maria Callas sur les écrans. Les années ont passé. La salle est petite aujourd’hui, les fauteuils usés, c’est un autre cinéma que voilà. Mais à l’écran, sur ton visage, une même grâce, une même émotion en moi. Une fois encore tu chantes, tu aimes, tu te brises. Divine, tu es. Une fois encore, épuisée, tu salues la salle tandis qu’ils tournent autour de toi, s’enivrent de ton parfum, s’étourdissent à prétendre te posséder.
Vivre nous unit, vivre nous sépare. Quel est ton nom, Maria ? Quelle est ta prière, tandis que soir après soir vers ton cou si frêle, vers ta gorge si fine tu lèves encore les mains et tu les joins ? Quel est ton vœu ? Quelles larmes salées cachiez-vous, quel émoi sous l’étole carmin, tandis que d’escalier en couloir, de Callas en Maria, que vers le jour, vers la rue nous remontions ?

Guarir non è possibile /
la malattia di vivere /
sappesi com’e vera /
Questa cosa qui.

Ta maladie à vivre, notre mitoyenneté, trois notes suffisent-ils pour nous le rappeler ? Sur l’écran – mais peut-être était-ce déjà la bande annonce du film suivant – je les lus, je les entendis puis ceci, au détour du refrain, E se ti fa soffrire un pò / puniscila vivendola.…
Ces mots, je les reconnus. Cette voix aussi et le rythme rock. Paroles d’une autre idole, une pop star d’aujourd’hui. À mille lieues des tiens, mais entre vous, une même langue, un même son, un même écho. Paradis perdu.

M.N.

(Paru dans Filigranes N°98  Rejouer le monde)

Paix d’Astarté (Padola – Musée de Beyrouth – Beit Beirut)

« Vivre, c’est passer d’un espace à un autre,
en essayent le plus possible de ne pas se cogner »
Georges Perec

 

Longtemps (Dolomites – août 2017)

Lumineux été de Padola, entre les fleurs, parmi les herbes sauvages, dans l’ombre
portée d’arrêtes et de pics
– je marche –

ici ruisselle une eau très douce, d’ancienne mémoire, de prés et de bancs – elle descend de la montagne, elle porte la vie et mais vers où l’emporte-t-elle ?
– je marche –

ici est un clairière, vierge de tout bruit comme un manque, une poche de silence dans le doux soleil d’une fin d’après-midi – elle s’emplit de ce qui en ce lieu s’attarde d’anciens partages
– j’écris –

banc découpe1 nb

Longtemps nous nous sommes donnė rendez-vous
Ni l’heure, ni le lieu, ni toi, ni moi, précisément le savions
Longtemps, sur ce banc, nous nous sommes parlé
ces forêts de douce montagne, les avons parcourues
nos godillots, les avons chaussés
Longtemps, notre route, ensemble, l’avons tracée

 

 

 

Toi aussi, Astarté ? (Musée national de Beyrouth – sept. 2017)
Automne de Beyrouth. Je parcours le musée d’histoire, arpente les allées, de pièce en pièce, de cartel en cartel, je passe, quand soudain…
« Surélevé sur son socle carré, ce siège votif est appelé trône d’Astarté, déesse phénicienne de l’amour. L’absence de représentation est compensée par la présence de deux sphinx ailés à tête humaine coiffés de la double couronne égyptienne dont le… » (Cartel – extrait)

ici est autre siège              et son effritement (ravines du temps)
un bloc taillé                      il y a peu encore sous les bombes,
ici est un patronyme          et le crépitement de guerre qui le couvrit
l’empreinte d’une femme
ta mise à l’abri, Astarté, sous le feu des snippers,   
                                             (quelques moellons montés à la hâte
par d’improbables maçons)
ici est ton histoire              poche mutique saturée de bruit et de fureur
quels mots t’offrir ?           que répondre au feu, au mal, éros de mort ?

siège nb

Longtemps nous nous sommes donnė rendez-vous
Ni l’heure, ni le lieu, ni toi, ni moi, précisément le savions
Et ce sentiment soudain qui revient, subtil surgissement,
l’empreinte de ton corps, poussière sous mes doigts
Savoirs d’avant, vous saturez l’espace.
En vous s’obstine ce qui d’humanité nous soutient : peau, amour, arrachement

 

Immeuble Beit Beirut (« Healing Lebanon », expo)
« … Beit Beirut a été la maison des milices et des francs-tireurs. C’est pour cette raison que j’ai créé une installation en hommage aux disparus de la guerre civile. Transformer Beyrouth en une ville de lumière » lis-tu plus tard dans l’interview de la plasticienne…

ici est une devanture, à l’angle de deux rues, au rez-de-chaussée d’un immeuble
tavelé d’impacts, sur la vitre pare-balle, mille mots soudain font signe au passant, mille lèvres, baisers multicolores
je passe la porte, à l’accueil je monte
dans les étages, posés sur d’anciens éviers, des écrans se souviennent de guerres récentes, quelques tableaux aussi que supportent
d’improbables empilements, briques dépareillées, sacs de sable aux fenêtres et aux portes, calfeutrages

Version 2

Expo, urne fêlée mais clairière déjà entre les fleurs,
parmi les herbes du jardin, plaies vives et cendres que l’on
dépose, dans votre pénombre, nous accueillerez-vous ?
Astarté, ici nous retrouver ?

 

 

 

 

(Au retour (Carnoux, oct. 2017)

Levée de mots,
voile jeté sur nos vies,
hauts nuages d’été.

Ce journal comme un défi,
une mémoire chaque jour à réinventer.
Quelques sèmes dans le tourbillon des vents.

 

M.N. (septembre 2017)
Paru dans Filigranes 97, Raison, déraisons

Paradis perdu

« ¿ Adonde el paraiso,
sombra, tù que has estado ?
Pregunta con silencio »
Rafael Alberti, Sobre los angeles

 

je me souviens de toi, Orfeo, te retournant

de l’éclair qui troua le ciel                et ton cœur
de la musique qui dans la ville         battit le plein
de la sarabande qui t’encerclait      soudain
du gouffre qui sous tes pas            s’ouvrit

* * *

à la Loi d’Hadès, quoi d’autre opposer ?

deux pupilles
leur blanche colère
deux diamants purs et nus
délavés déjà d’amour défait

les tiens

* * *

je me souviens de sa main jointe à la tienne
je me souviens du fol espoir
l’outre-noir, par le chant, déjoué
ruse folle

mais elle ?
et comment du jusant
alors vous cherchiez l’échappée

* * *

puissante est la loi
vaine la requête

je me souviens de toi

à l’implacable sentence
à la tentation de la falaise
à la colère (aucun gant plus jamais retourné)
à la question

où est le paradis ?

au silence qui envahit le monde
quel répons ?

obscure mélopée
surgi de l’énigme
ton chant
dérobé

*  *  *

depuis…

retissant l’hymen,
remaillant l’absence,

jour après jour
mot après mot
de page en page
de texte en texte,

de votre nuit,
de vous, disséminées dans le noir
Eurydice

nous remontons
frêle esquif

votre halo

(le deux, est-il à ce prix ?)

M.N. (29 juin 2017)
paru dans Filigranes 96, Je peins le passage

*     « Où est le paradis ?
Ombre, toi qui a vécu,
interroge en silence »
(Rafael Alberti, Sur les anges)

Cycle

« Chaque flocon, dans la mêlée du monde.
comme frôlement de l’Autre en soi »
Claude Barrère (Filigranes N°94)

@IMG_4923

J’ai longtemps rêvé d’un texte qui pousserait sa trace à travers les paysages de la mémoire. Qui saurait dire les neiges de janvier vues du train, un monde tout de flocons qu’il y a peu encore, je traversais. Chaque cristal, chaque facette… un signe.

Appel de mémoire et quintal de plume.
Derrière la fenêtre, je l’avais cru, rêvé, espéré.

Neige 1 – Brumailles (avant)

J’ai jadis connu un chant. Comme toi, mon père, j’ai aimé un cycle.
D’une musique ancienne, j’ai chéri la mélancolie.

Ich kann zu meiner Reisen
Nicht wählen mit der Zeit
Muss selbst den Weg mir weisen
In dieser Dunkelheit (1).

Voyage d’hiver : d’une langue d’avant, d’un monde perdu – le nôtre jadis – tant d’échos, l’immobile vertige, boucles sonores sans fin rebouclées au bout du 33 tours, ton deuil creusé à même la platine du salon. Et tes yeux ?
Ce qui pique, ce qui plissait les tiens, n’était en rien la cigarette – suicidaire compagne – mais l’aiguille, sa butée obstinée aux lisières du temps, au bord de nos mémoires, de notre oubli.

Oui, à vous parents,
à votre effacement,
ce matin encore ces mots,
leur chant me relient.

Neige 2 – Flocons soudain

Vous voilà enfin, enveloppant le train, flocons de neige à saturer de lumière la campagne. Vous qui sous mes yeux dansez, de tout cela, comme d’une guigne vous vous souciez !

@P3240031Vous riez, vous vous esclaffez, vous vous cabrez. À m’étourdir, vous vous agitez. De moi-même, de l’ancien vous m’arrachez ! Cristaux qui fendez le temps, ne connaissez ni verre ni acier – nulle limite – sur ma peau vous vous posez. À de nouveaux secrets, à d’autres êtres – à quel enfoui – m’exposez-vous,  me reliez-vous ?

À la piqure du froid, premiers frissons,
forêts adolescentes d’amour et d’hiver (années d’apprentissage) ?

À la soie glacée de vos mèches, jeunes filles,
comme branches nues (à vous, délicatement m’accrocher) ?

À la page blanche réinventée.
À son mystère de souffle chaud et de buée
(d’improbables messages, sur les fenêtres, les doigts gourds,
vous imaginant, déjà j’écrivais) ?

Neige 3 – Êtes-vous seulement ?

Hier encore, signes échevelés, jaillissant, lumineux, en vain je vous attendais, parcourant les rues, longeant les berges du fleuve assoupi. Au droit de portes, aux pieds de fenêtres autrefois espérées,
je vous guettais.
Mais vous qui saturez l’espace, quelle est votre substance ? Quelle est votre durée ? Majuscules petites et grandes, capitales de la douleur,  êtes-vous seulement ?

 

Neiges 4 – Noeuds (ici)

du train à la campagne environnante
le discontinu, votre secret  
du wagon cocon au tout-monde
de l’arbre à la forêt,
l’intervalle, votre régime.
d’un être à l’autre
ce qui fait manque, fait nœud.

Neiges encore (plus tard)

quand au bout du voyage
Ô ton ultime visage
quand nos bras de l’un vers l’autre tournés
quand perdues dans le blanc, nos mains
quand tous les noms entre nous
quand tous les mots
quand échappés

toi, disséminée
égarée dans le blanc
depuis quelques temps

déjà

M.N. (paru dans Filigranes 95, Vers la surface)

(1) « Je n’ai, pour mon voyage / plus le choix du moment. / Ma voie,
seul me faut la tracer / dans cette obscurité. »
Schubert, Winterreise (sur des textes du poète Wilhelm Müller).

Cycle

« Chaque flocon, dans la mêlée du monde.
comme frôlement de l’Autre en soi »
    Claude Barrère (Filigranes N°94)

@IMG_4923 J’ai longtemps rêvé d’un texte qui pousserait sa trace à travers les paysages de la mémoire. Qui saurait dire les neiges de janvier vues du train, un monde tout de flocons qu’il y a peu encore, je traversais. Chaque cristal, chaque facette… un signe. Appel de mémoire et quintal de plume. Derrière la fenêtre, je l’avais cru, rêvé, espéré.

Neige 1 – Brumailles (avant)    

J’ai jadis connu un chant. Comme toi, mon père, j’ai aimé un cycle. D’une musique ancienne, j’ai chéri la mélancolie. Ich kann zu meiner Reisen / Nicht wählen mit der Zeit / Muss selbst den Weg mir weisen / In dieser Dunkelheit(1).  Voyage d’hiver : d’une langue d’avant, d’un monde perdu – le nôtre jadis – tant d’échos, l’immobile vertige, boucles sonores sans fin rebouclées au bout du 33 tours, ton deuil creusé à même la platine du salon. Et tes yeux ?
Ce qui pique, ce qui plissait les tiens, n’était en rien la cigarette – suicidaire compagne – mais l’aiguille, sa butée obstinée aux lisières du temps, au bord de nos mémoires, de notre oubli.Oui, à vous parents, à votre effacement, ce matin encore ces mots, leur chant me relient.

Neige 2 – Flocons soudain    

@P3240031Vous voilà enfin, enveloppant le train, flocons de neige à saturer de lumière la campagne. Vous qui sous mes yeux dansez, de tout cela, comme d’une guigne vous vous souciez ! Vous riez, vous vous esclaffez, vous vous cabrez. À m’étourdir, vous vous agitez. De moi-même, de l’ancien vous m’arrachez ! Cristaux qui fendez le temps, ne connaissez ni verre ni acier – nulle limite – sur ma peau vous vous posez. À de
nouveaux secrets, à d’autres êtres – à quel enfoui – m’exposez-vous,
me reliez-vous ?

À la piqure du froid, premiers frissons, forêts adolescentes d’amour et d’hiver (années d’apprentissage) ?
À la soie glacée de vos mèches, jeunes filles, comme branches nues (à vous, délicatement m’accrocher) ?
À la page blanche réinventée. À son mystère de souffle chaud et de buée (d’improbables messages, sur les fenêtres, les doigts gourds, vous imaginant, déjà j’écrivais) ?

Neige 3 – Êtes-vous seulement ?

Hier encore, signes échevelés, jaillissant, lumineux, en vain je vous attendais, parcourant les rues, longeant les berges du fleuve assoupi. Au droit de portes, aux pieds de fenêtres autrefois espérées,
je vous guettais.
Mais vous qui saturez l’espace, quelle est votre substance ? Quelle est votre durée ? Majuscules petites et grandes, capitales de la douleur,  êtes-vous seulement ?

Neiges 4 – Nœuds (ici)

du train à la campagne environnante
le discontinu, votre secret
du wagon cocon au tout-monde
de l’arbre à la forêt,
l’intervalle, votre régime.
d’un être à l’autre
ce qui fait manque, fait nœud.

Neiges encore (plus tard)

quand au bout du voyage Ô ton ultime visage
quand nos bras de l’un vers l’autre tournés
quand perdues dans le blanc, nos mains
quand tous les noms entre nous
quand tous les mots
quand échappés

toi, disséminée
égarée dans le blanc
depuis quelques temps

déjà

M.N.  (Filigranes 95 « L’échappée belle »)

(1) « Je n’ai, pour mon voyage / plus le choix du moment. / Ma voie,
seul me faut la tracer / dans cette obscurité. »
Schubert, Winterreise (sur des textes du poète Wilhelm Müller).

Ne dis rien

Ne dis rien

de ce que nous avons fait,
des travaux et des jours,
des départs à la campagne et des retours,
des Château de Prague, des Sirène de Copenhague,

rien des clochettes, des trèfles,
des roses trémières au bord des autoroutes,

rien des coupelles de hasard, des Baccarat profonds,
des hibiscus, des balisiers, de l’oiseau sucrier,

rien des refaisons-le-monde, des paroles échangées,
des poèmes jamais écrits, des livres toujours rêvés,

rien du fond des lacs,

rien des remontées de torrents,
des draps froissés de l’été,
des hôtels, des repas sur le pouce,
de la tramontane et du Listel,

rien des pierres un jour tombées dans le jardin,
du froid de septembre et de ce qui, plus tard, advint.

rien

ce ne sont que chaine et trame volées au regard,
notes, carnets, cahiers
sur Vélin, bible, Kraft

ne dis rien
du livre encore ouvert
sa page ultime qui l’écrira ?

ne dit rien
d’un nous effiloché
de toi, de moi,

le dernier soir venu,
qui le retissera ?

M.N.

(Filigranes N°93, Table des matières)

Journal (paru dans Filigranes N°92 – « Hors de prix »)

(extraits)

P3130230

1er août 2008
C’est maintenant, après avoir vu ce film sur Proust, que j’aurais envie d’écrire, à mon tour, pour éprouver le crissement de la plume sur le papier, m’émerveiller du roulement du stylo-bille sur la page, revenir à son bonheur d’écrire en se donnant toutes les conditions nécessaires pour pouvoir le faire : chambre calfeutrée, aménagée comme un bureau, tenue intérieure, châle sur les épaules, théière à proximité et petits biscuits pour la mémoire.
C’est maintenant que je m’interroge sur la manière dont nait un projet de cette ampleur : écrire des milliers de pages après avoir mené une vie de salon ; s’enfermer dans sa chambre pour n’en presque plus sortir ; se laisser aller à ce monde « reconstitué » minutieusement, sans craindre d’ajouter ici et là des précisions en paperolles. Qu’est-ce qui fait que tous ceux qui savent écrire ne sont pas, un jour, pris de l’irrésistible envie de s’enfermer, comme Proust dans une chambre pour y entrer en gestation d’une grande œuvre ?
Je pense qu’il serait d’abord nécessaire de se laisser aller au hasard de la pensée, sans chercher à faire beau, intelligent ; s’autoriser à « gratter », à penser par écrit, même si ces pensées n’ont rien de profond, rien d’original, rien de recherché, rien de définitif. Mais écrire, bon Dieu ! Écrire, former de lettres une phrase illogique, incroyable, fourmillante de mots inutiles, mais qui sont là, bien présents. Alors, noircir du papier. Au début, il n’y a pas encore d’histoire mais elle ne saurait tarder parce que le récit est le propre de l’homme. Et tout ce qui l’entoure, toutes les pensées qui lui passent par la tête, devraient, doivent avoir le droit d’être nommées, d’exister en dehors de celui ou celle qui écrit.
La pensée s’assèche et s’étrécit de n’être pas extériorisée, de n’être pas mise en cohérence même si rien de passionnant ne couronne ces lignes d’une satisfaction quelconque. J’y prends le risque d’y trouver, un jour, une perle ou deux à partager.

2 août 2008
Laisser courir la plume, non par une pulsion ou une nécessité intérieure, mais par une sorte de curiosité pour voir où cela mènera ;  par une sorte d’ascèse librement consentie. Toutes ces idées qui traversent un esprit, où vont-elles ? Pouvons-nous les retrouver si nous ne les fixons pas ?
Si cela était possible, j’aimerais m’y mettre, au moins « une fois par jour », mais je suis consciente de la vanité des choses. Parce que hésitation entre trouver en soi des pensées intéressantes et passer par la fiction pour opérer un détour et protecteur… Pouvoir faire comme Marcel Proust. Raconter sa propre vie en faisant celle d’un personnage légèrement décalé de lui.
Peur de la folie.…

3 août 2008
Marc le Bot, ce critique d’art rencontré à Aix-en-Provence en 1986, en juillet, lors d’une expo, Images du corps. Nous avions écouté sa conférence, acheté son livre, offert
un numéro de Filigranes, qu’il avait accepté. Plus tard, il nous avait fait parvenir une carte postale pour nous remercier et nous assurer qu’il emporterait Fili en vacances.
Quant à lui, sans le savoir, il nous avait fait ce cadeau d’une belle phrase qui nous a beaucoup fait réfléchir : « Les yeux, quand ils s’ouvrent, découpent dans le réel comme un ordre du visible ».
Cela possède les accents de l’évidence et pourtant chaque mot compte, chaque mot à côté des autres se pare d’un sens qui ne peut se saisir que parce qu’il côtoie précisément les autres et se renforce de cette proximité. (…)

O.N.

P3130233(Ce carnet d’été de toi, ré-ouvert ce jour de juillet 2015.  MN.)

Stabat mater

Notre demeure est une question. En quelle langue ancrer ce qui vient ? Où adosser le récit? Superposition de temps, mots, sèmes et sons, lettres que la page blanche appelle – invoque – convie

Davos Lac, il y a longtemps. Remontant d’Italie, saturés de soleil, habités de mille musiques encore, de mille Madone, nous y faisions halte en cette fin d’été.
L’eau du lac, longée. Suivi, le sentier qui le bordait. Nos pas, de toute part cernés de vifs parfums. Vert profond des pâturages. Boutons d’or dans l’écrin d’un théâtre alpestre. Une quiétude douce, si douce nous envahit quand, au bout de la vallée, apaisée, tu nous en fis l’aveu : un jour, si je pouvais, parmi les fleurs, sous les grands sapins – ici – est le lieu ultime où reposer, que je m’y love dans le temps long des pierres et des mousses.

 

Am Waldfriedhof. Cimetière dans les bois. Son nom, les stèles gravées, tu les aimais, redis-le nous. Elles étaient tiennes déjà.

 

Je ne voudrais parler que de ce qui fait pli et repli.
Dans la pensée et le paysage.
Dans les cœurs.
N’évoquer que ce que l’ombre une fois encore, de toi,
voudrait sceller.
Visage sur visage. Peau sur peau.
Tes yeux de khol, sel d’or entre mes doigts.

Davos Lac. J’y suis retourné cette année. On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau. On ne fait jamais le même tour du lac. On ne parcourt jamais la même forêt. Jamais, on ne suit le même sentier. Jamais.

 

Tapis de feuilles, on y revient pourtant. On fouille et puis on lève les yeux. On cherche l’angle, la focale par où tout cela retrouver.

 

***

De la mer toute proche d’où je vous parle,
au lac qu’on découvrait alors,
des fleuves de nos premières amours à ceux du présent,
d’une forêt à l’autre,
femmes, compagnes, mères, enfants,
sèmes et sons, vos voix tremblantes,
vos voix mêlées.

 

Pâle était le lac ce jour-là. Sombre, la forêt. Un vent froid l’arrosait d’intermittentes pluies. Qu’importe. Da wo es war, « où cela fut » : naître, grandir, aimer est un carré encore à déchiffrer.

***

Sous votre peaux alors je m’insinue.
Mémoires enfouies.
De ce qui se cache au revers l’apparence,
– eaux, pierres, mousses –
je romps le silence, je dénoue l’entrave.
Disjoints, le ciel et la terre,
Von Wort zu Wort. Von Ort zu Ort.
D’un lieu, d’un mot, l’autre.
Langue à langue.

 

***

Stabat mater.
Ce qui nous lie, nous relie, se délie,
griffures du temps, griffures de vie,
cette matière de vous, qu’écrivant,
je cherche, je bouscule, je chéris,

femmes, compagnes, mère, l’enfant que je fus,
de votre paume, de votre main, de nos vies mêlées
séparant les mots, une fois encore, ici, je me soutiens.

M.N. (Filigranes n°92, Cela n’a pas de prix)